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Dix idées reçues sur le Royaume-Uni

1. « La croissance de l’emploi britannique repose sur des petits boulots, précaires et peu qualifiés »

Si les contrats zéro heure ont vu leur nombre augmenter depuis la crise, leurs titulaires ne représentent que 2,3% de la population active, et d’après l’ Office for National Statistics, les deux tiers d’entre eux ne souhaitent pas travailler davantage d’heures.

Les emplois indépendants (self employement) représentent quant à eux un peu plus de la moitié (56%) des emplois créés depuis mai 2008, mais cette part décroît si l’on avance le point de comparaison (seulement 15% des emplois créés en 2014). D’après la Banque d’Angleterre, l’essentiel de la croissance de l’emploi indépendant depuis 2010 s’explique par des facteurs de long terme comme le progrès technologique ou l’évolution démographique (le vieillissement de la population active, par exemple, explique environ la moitié de la croissance du nombre de travailleurs indépendants depuis 2004). Si la récession a pu conduire certains salariés à se mettre à leur compte, l’idée selon laquelle elle constituerait le principal facteur de la croissance de l’emploi indépendant n’est pas étayée par les faits.

Sur les douze derniers mois, les emplois salariés à temps plein représentent les trois quarts des créations d’emplois. Entre 2006 et 2013, le Royaume-Uni a créé davantage d’emplois qualifiés que n’importe quel autre pays de l’Union Européenne .

Evolution de l’emploi par statut et qualification entre décembre 2007 et décembre 2014 (en milliers)

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Source : Office for National Statistics – analyse de l’Institut de l’entreprise

Note méthodologique :

- ‘high skill’ = ‘managers and senior officials’, ‘professionals’, ‘associate professionals and technicians’
- ‘middle skill’ = ‘administrative and secretarial’, ‘skilled trades’
- ‘service intensive’ = ‘care, leisure and other service’, ‘sales and customer service’
- ‘labour intensive’ : ‘process, plant and machine operatives, and elementary occupations’

 

2. « Les salariés britanniques sont moins productifs que les salariés français »

ð En 2013, la productivité horaire française s’établit bien 27 points au dessus de celle des britanniques. Cet écart tient toutefois en grande partie à deux facteurs : une durée effective du travail moins élevée dans notre pays, et un taux d’emploi plus faible qu »au Royaume-Uni (écart de 8 points). Le premier facteur explique que l’écart entre nos deux pays soit plus faible en termes de productivité par tête (13 points) et que ce dernier écart se réduise. Le second implique qu’en France, l’emploi est concentré sur les personnes les plus productives, quand la productivité décline au Royaume-Uni à mesure que sont ramenés vers l’emploi les individus qui en sont les plus éloignés (même s'il existe d'autres facteurs plus structurels derrière le décrochage des gains de productivité britanniques, comme une mauvaise allocation du capital). 
 

3. « Les inégalités et la pauvreté ont explosé au Royaume-Uni »

L’essentiel de la croissance des inégalités ces trente dernières années au Royaume-Uni s’est produite dans les années 1980. Alors que dans les années 1960-70, le coefficient de Gini se situait autour de 0,26, il a cru significativement durant la décennie suivante pour s’établir à 0,34 en 1990. Mesurées par le coefficient de Gini, les inégalités ont atteint leur pic depuis 1961 entre 2007 et 2009, avant de chuter brutalement en 2010. Elles connaissent un niveau quasiment inchangé entre 2010 et 2012, dernière année pour laquelle des statistiques existent. Le coefficient de Gini s’élève à cette date à 0,34 contre 0,36 en 2007.

L’Institute for Fiscal Studies (IFS) souligne par ailleurs que la part des revenus détenue par les 1% a chuté pendant la crise au Royaume-Uni pour retrouver son niveau de la fin des années 1990. Quant au ratio entre les neuf premiers et le dernier décile (90/10), celui-ci avait atteint en 2012 son plus bas niveau depuis la fin des années 1980. Les projections réalisées par l’IFS lui permettent d’affirmer que ce ratio serait resté stable entre 2012 et 2014.

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L’IFS a réalisé aussi des projections pour évaluer l’évolution de la pauvreté entre 2007 et 2014. Sur cette période, la proportion des personnes vivant en situation de pauvreté absolue[1] devrait diminuer de 18,2% à 16,1%, tandis que le taux de pauvreté relative devrait connaitre une évolution similaire (de 18,2% à 16,1%). Dans le second cas, on devrait toutefois observer une hausse entre 2012 et 2014 (le taux de pauvreté absolue devant au contraire rester constant sur la période).

 

4. « Les ménages britanniques ne bénéficient pas du retour de la croissance »

>> Le Royaume-Uni a fait le choix de l’emploi – avec un taux record de 73,4% en février 2015 contre 72,4% sur la période 1997-2007 – plutôt que des revenus. Les salaires réels sont toutefois repartis à la hausse et le revenu net disponible des ménages (par tête) se situait fin 2014 2,2 points au dessus de son niveau d’avant-crise.

Au total, entre avril 2010 et février 2015, le pays compte deux millions de personnes en emplois supplémentaires.

Le nombre de ménages sans emploi (‘workless households’ [2]) a diminué de 604 000 entre 2014 et 2010, contre seulement 140 000 entre 1997 et 2007, et le nombre d’enfants vivant dans l’un de ces foyers de 372 000 (vs. 408 000). En pourcentage du nombre total d’enfants, il n’a jamais été aussi bas (12,7% contre 16,2% en 2010 et 16,5% en moyenne entre 1997 et 2007)

 

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Source : ONS

 

5. « Les sondages traduisent le rejet par les britanniques des politiques d’austérité »

>>  D’après la British Social Attitude survey, après cinq ans d’austérité, seuls 37% des britanniques souhaitent augmenter à nouveau les dépenses publiques.

Un sondage réalisé par Yougov en janvier dernier donne des conclusions similaires : interrogés sur les choix à conduire du prochain gouvernement, seuls 32% des britanniques s’exprimaient en faveur « de moyens accrus pour les services publics et l’investissement public, même si cela devait se traduire par davantage de déficit et de dette publique ». A noter toutefois l’existence d’un vrai clivage politique, avec seulement 12% des sympathisants conservateurs favorable à cette proposition, contre 58% des sympathisants travaillistes.

 

6. « Les différences entre le programme des travaillistes et celui des conservateurs ont des implications déterminantes sur la trajectoire des finances publiques »

>> Réel, l’écart entre l’impact des mesures des deux partis reste marginal par rapport aux implications résultant des scénarios d’évolution des gains de productivité. Si ces derniers renouaient au Royaume-Uni avec leur rythme des années 1980, l’impact sur la croissance serait tel qu’il serait inutile de mettre en œuvre des coupes supplémentaires dans les dépenses publiques. A l’inverse, si les tendances actuelles se poursuivent, on peut prévoir une nouvelle crise budgétaire dans les cinq ans à venir, quelles que soient les mesures contenues dans les différents programmes.

 

7. « La politique d’austérité a été abandonnée en cours de route »

>> La réévaluation du déficit structurel et la faiblesse non anticipée des recettes fiscales ont conduit le gouvernement britannique à revoir à la hausse l’ampleur de l’effort budgétaire à fournir et à étaler celui-ci dans le temps. Néanmoins, l’essentiel des mesures prises lors du Budget de juin 2010 et la Spending Review de l’automne 2010 ont bien été mises en œuvre par le chancelier britannique, même si la composition des coupes budgétaires a pu évoluer en mettant davantage l’accent sur les dépenses courantes que sur les dépenses d’investissement.

 

8. « David Cameron est un réformateur moins radical que Margaret Thatcher »

>> En un seul mandat, le gouvernement de coalition s’est attaqué à la réforme de l’ensemble des services publics – l’éducation, la santé, les services sociaux et celui du retour à l’emploi – quand Margaret Thatcher s’était refusé à reformer le NHS avant son troisième mandat, et avait buté sur la réforme du système éducatif au cours du deuxième. Même si elle a eu lieu plus tard que prévu, l’introduction du Crédit Universel pourrait, si elle est menée à bout, constituer avec celle du système des retraites la plus grande réforme de l’Etat-Providence depuis Beveridge.

Enfin, du côté des finances publiques, si la stratégie du chancelier Nigel Lawson avait su porter ses fruits entre 1984 et 1988, la mise en œuvre du plan Howe de réduction des finances publiques s’était d’abord soldée entre 1980 et 1983 par un dérapage de près de 4 points de PIB par rapport aux prévisions initiales.

 

9. « Le gouvernement de coalition a entraîné la casse des services publics et la privatisation de l’Etat-providence »

>> Si c’est sur le fonctionnement des services publics qu’a pesé l’essentiel de l’effort de réduction des dépenses, avec une baisse en termes réels de la dépense courante de service public par habitant de près de 13% entre 2009 et 2013, les enquêtes d’opinion ne montrent pas de dégradation de la satisfaction des usagers vis-à-vis de ces derniers. Dans le cas du système de santé (NHS), il est vrai en partie épargné par cet effort, la satisfaction se situe même en 2014 en hausse par rapport à l’année suivante (65% vs. 60%).

Par ailleurs, si l’on estime que les dépenses liées à l’externalisation de services publics ont doublé au cours des cinq dernières années, les craintes liées à la privatisation de certains services publics ou sociaux paraissent exagérées. Ainsi, seuls 5,9% de l’activité du système de santé (NHS) était externalisés auprès de prestataires privés fin 2014. – soit une hausse modeste par rapport à 2010 (4,4%).

 

10. « La Big Society a été un échec outre-Manche »

>> Si l’expression n’est plus mise en avant – elle figure toutefois dans le programme des conservateurs – les politiques qui s’en inspirent restent nombreuses. Dans le domaine éducatif, 400free schools ont été lancées ou sont sur le point de l’être à la rentrée 2015 et Cameron a promis la création de 500 nouvellesfree schools s’il est réélu. Surtout, près des deux tiers des écoles secondaires publiques ont été transformées en academies : la révolution de l’autonomie scolaire engagée par le gouvernement de coalition dès 2010 apparaît aujourd’hui difficilement réversible.

 

[1] La pauvreté absolue est définie ici par l’IFS comme définissant des individus dont le revenu se situe en dessous d’un seuil fixe, ici égal à 60% du revenu médian de 2010 (soit 278£ par semaine pour un couple sans enfant en 2014), alors que la pauvreté relative se rapporte à des individus dont le niveau se situe en dessous de 60% du revenu médian pour une année donnée. Les taux de pauvreté calculés par l’IFS intègrent ici les coûts du logement.

[2] Foyer comprenant au moins une personne de 16 à 64 ans, et où aucun membre de plus de 16 ans ne travaille