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Du « burn out » au « bore out » ou de Charybde en Scylla ?

Le « burn out », qui est sur toutes les lèvres depuis quelques années, demeure une notion critiquée dans le monde académique en raison de son imprécision. Il ne s’agit pas en effet d’un terme médical, si bien que l’on peut disserter sur le seuil d’épuisement à partir duquel on peut réellement parler de burn out.

La médiatisation de ce type de syndrome se révèle positive dans la mesure où elle contribue à la sensibilisation du grand public à la santé au travail, mais aussi négative quand elle rend la population active hypocondriaque ou quand le vocabulaire est dévoyé. C’est ainsi que je croise de nombreux salariés qui se déclarent en burn out et que je me vois obligé de leur préciser qu’ils connaissent peut-être une grosse fatigue mais que, s’ils étaient réellement en burn out, ils seraient sans doute au fond de leur lit et non en face de moi en train de converser.

De même, tout le monde se sent harcelé moralement aujourd’hui, voit des risques psychosociaux à tout bout de champ et a l’impression que son manager est un pervers narcissique.

Dans ce contexte, la popularisation récente de la notion de « bore out » pour qualifier « une grande souffrance imputable au manque d’activité pendant le temps de travail[1] » laisse songeur à plusieurs titres.

Tout d’abord, cette terminologie se révèle floue car l’ennui ressenti au travail peut provenir de causes fort diverses : un carnet de commande vide au sein de l’entreprise, une volonté de se mettre en retrait de la part d’un salarié, un collaborateur mis au placard par sa hiérarchie, une mauvaise répartition de la charge de travail dans une équipe, etc. Un même terme est ainsi chargé d’englober des logiques extrêmement différentes. La notion de « bore out » s’avère alors encore bien plus imprécise et moins scientifique que celle de « burn out ».

Il y a ensuite lieu de s’interroger sur l’ampleur de ce phénomène. C’est là que le bât blesse encore plus : plusieurs chiffres circulent sans provenir de sources ou d’estimations sérieuses, voire sans même que leurs sources soient identifiées. Dans la conclusion de son livre Empty labor, l’auteur, Roland Paulsen, reconnaît lui-même qu’il dispose… de peu de matière empirique[2] !

Cette difficulté à mesurer le phénomène révèle les failles de la notion. Où commence l’ennui ? Comment le mesure-t-on ? Peut-on s’ennuyer malgré une forte charge de travail ? L’ennui est-il nécessairement source de souffrance ? Etc.

In fine , le succès de la notion de bore out vient sans doute du vernis scientifiques qu’elle donne à certains livres à succès, tel Bonjour Paresse et Absolument dé-bor-dée, ainsi qu’à l’écho produit à certaines croyances : les fonctionnaires seraient désœuvrés, les Français paresseux…

On peut cependant voir dans la médiatisation du « bore out » quelques éléments positifs. Premièrement, il faut s’incliner devant l’incroyable capacité humaine de renouvellement linguistique. Que des salariés s’ennuient au travail n’a rien d’un scoop. On peut même penser qu’avant le développement des accès Internet dans les bureaux, il était plus aisé de s’ennuyer qu’aujourd’hui.

Ensuite, reparler d’ennui au travail a le mérite de rappeler que, contrairement à ce que des cassandres voudraient nous faire accroire, tous les salariés ne sont pas surchargés et au bord du burn out. Au contraire, si certains estiment que le « bore out » toucherait plus de 30 % de la population active[3], il s’agit presque d’une bonne nouvelle : les gains de productivité ont de beaux jours devant eux !

Enfin, il n’est pas inutile de rappeler que l’ennui se révèle délétère en matière de santé au travail : ceux qui s’ennuient ont plus de probabilité d’avoir un accident cardiovasculaire[4], de se sentir inutiles et de déprimer. Si les syndicats s’intéressent réellement à la santé des salariés, il faut donc les imaginer main dans la main avec les employeurs pour dénoncer les « planques » et la faiblesse de la charge de travail de certains postes. Par conséquent, les mérites de la popularisation du « bore out » devraient largement supplanter les limites scientifiques de cette notion !

 

[1] Christian Bourion et Stéphane Trebucq, « Le bore-ou-syndrom », Revue internationale de psychosociologie, n°41, vol. XVII, 2011, p.323.

[2] Roland Paulsen, Empty Labor, Cambridge University Press, 2015.

[3] Cf. Christian Bourion et Stéphane Trebucq, « Le bore-ou-syndrom », Revue internationale de psychosociologie, n°41, vol. XVII, 2011.

[4] Annie Britton, Martin Shipley, Bored to death?, International Journal of Epidemiology, n°2, vol. 39, 2010.