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Emploi : l’INSEE valide la thèse d’une dualisation du marché du travail

L'analyse de Charles de Froment
17 Septembre 2014
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Dans son rapport Emploi et salaires (édition 2014) paru cette semaine, l’INSEE déconstruit le mythe tenace d’un emploi de plus en plus précaire en France (p. 30) et révèle un phénomène plus marquant, analysé de manière approfondie par l’Institut de l’entreprise en 2011 : le dualisme du marché du travail.

« Parce que la stabilité de la relation employeur-salarié est souvent appréciée à travers le prisme du contrat de travail, le degré d’instabilité du marché du travail est jugé à l’aune de la part des formes particulières d’emploi (FPE : intérim, CDD, stages et apprentissage). Or, en France, après avoir augmenté dans les années 1980 et 1990, cette part est stable, voire en légère diminution, depuis le début des années 2000. De fait, en 2011, le CDI reste la forme dominante de contrat de travail puisqu’il concerne 87 % des salariés du privé. » (Emploi et salaires, INSEE, 2014, p. 29)

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Le constat dressé par l’INSEE, statistiques les plus récentes à l’appui, permet d’en finir définitivement avec le mythe d’une précarisation généralisée du marché du travail, dont le développement des formes atypiques d’emploi serait le vecteur.

Au contraire, note l’INSEE, en une trentaine d’années, le taux de rotation a triplé pour l’intérim et les CDD, tandis qu’il a baissé pour les CDI. Le pouvoir protecteur du CDI et la dynamique des carrières longues (l’ancienneté moyenne dans l’emploi dépasse celle des années 1970), ne semblent pas fondamentalement remis en cause. Au-delà de la « précarisation pour tous », nous assistons donc davantage à un processus de dualisation du marché du travail.

Dans les faits, deux marchés coexistent. L’un, de quasi plein emploi, caractérisé par une stabilité forte, qui tend à la rigidité. L’autre, de sous-emploi chronique, de plus en plus touché par des phénomènes d’« hyper-flexibilité ». Or, au lieu de réfléchir à la nécessité de revoir l’organisation globale du marché du travail, on se focalise sur la défense du modèle traditionnel du CDI, sans jamais remettre en cause les éléments de rigidité qui ne bénéficient qu’à ceux qui ont déjà un emploi.

 

Comme nous le notions dès 2011 dans la note Flexibilité responsable. Dépasser le dualisme du marché du travail : « un compromis de flexibilité s’est établi depuis de nombreuses années, qui tend à faire peser principalement sur une catégorie limitée de salariés (en CDD, intérim, stages, mais aussi en CDI à temps partiel « subi » ou dans de longues chaînes de sous-traitance) une grande partie des risques (perte d’emploi, moindre accès à la formation, etc.), comme l’a démontré une nouvelle fois la crise de 2008-2009 ».
Les travaux de l’INSEE viennent à l’appui de cette analyse en révélant que :

« Ce contraste entre FPE (formes particulières d’emploi) et CDI traduit une forme de rigidification du marché du travail. D’un côté, un stock d’emplois instables, dont la part dans l’emploi est stabilisée depuis 2000, mais qui sont occupés sur la base de contrats de travail de durée de plus en plus courte. De l’autre, des salariés qui, en situation stable, seraient de moins en moins enclins à quitter leur entreprise, compte tenu de l’évolution observée sur le marché du travail. De fait, la probabilité qu’un salarié en CDD ou en intérim occupe un emploi en CDI un an plus tard ne cesse de diminuer sur longue période. » (Emploi et salaires, INSEE, 2014, p. 38)

Cette inflexion dans l’analyse de l’INSEE, qui, pour la première fois à notre connaissance, évoque une  « rigidification » du marché du travail, est particulièrement importante.

Elle pourrait infléchir le débat public et les négociations entre organisations patronales et syndicales. Jusqu’à présent, ces dernières, sur la base du diagnostic erroné et faussement évident d’une « précarisation » généralisée, avaient surtout cherché à sanctuariser le CDI et contenir le développement du travail atypique.

Cette division stricte des tâches (aux CDI la stabilité, aux salariés atypiques l’instabilité) a accru le fossé entre ces différentes catégories de salariés. L’urgence est aujourd’hui de le combler.
Des changements législatifs ne seront pas suffisants : autant que la loi, c’est la gestion volontairement duale des ressources humaines dans les organisations qui explique la dégradation de la situation des salariés en CDD et en intérim.

Charles de Froment

 

Pour aller plus loin :

>> Lire le rapport de l’Institut de l’entreprise : Flexibilité responsable. Dépasser le dualisme du marché du travail (2011)

>> Lire l’article de Charles de Froment dans la revue Sociétal : « Heurs et malheurs des négociations sur l’emploi » (2013)