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La croissance de l’emploi britannique repose-t-elle sur des emplois « précaires » et peu qualifiés ?

30 Avril 2015
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L’amélioration de la situation sur le marché du travail britannique depuis 2010 est une réalité indéniable : tous les indicateurs (taux d’emploi, taux de chômage, taux d’activité) sont aujourd’hui au vert, et le pays s’oriente comme l’Allemagne vers le plein emploi. Comme c’était le cas hier avec la dénonciation des « mini jobs », le réflexe naturel des observateurs français devant cette réalité consiste à pointer la « précarité » des emplois créés au Royaume-Uni pour s’exonérer de toute réflexion sur ce qui a rendu possible ce retour au plein emploi. L’analyse objective des faits infirme toutefois l’idée selon laquelle le « miracle » de l’emploi britannique ne serait qu’un mirage.

 

Il est tentant pour l’observateur français de relativiser l’idée d’un « miracle » de l’emploi britannique en pointant derrière celui-ci la croissance de l’emploi peu qualifié et des contrats « atypiques ». De fait, la proportion importante des bas-salaires dans l’économie britannique qui la caractérisait déjà avant la crise peut nourrir cette tentation.

1. L’évolution de l’emploi indépendant et la question des contrats « zéro heure »

a) Les contrats zéro-heure

Le zero-hour contract (ZHC) est un contrat de travail fréquemment utilisé au Royaume-Uni. Il offre une grande flexibilité aux employeurs : il ne les oblige pas à fournir un nombre minimum d’heures de travail à ses employés. De leur côté, les employés acceptent de se rendre disponibles dès lors que leur employeur a besoin d’eux. En d’autres termes, aucun nombre d’heures spécifique n’est stipulé par le contrat. Ainsi, les employés ne sont rémunérés que pour les heures qu’ils ont effectivement travaillées.

Il est important de noter les ZHC ne font pas partie d’un marché du travail « au noir » ou périphérique ; ils constituent une réelle composante de la stratégie des entreprises britanniques.

Leur nombre a considérablement augmenté au cours de ces dernières années. Alors qu’on ne comptait que 108 000 personnes sous ZHC en 2004 au Royaume-Uni, plus de 252 000 individus bénéficiaient de ce contrat sept ans plus tard, en 2012. Entre 2012 et 2013, le nombre de ZHC a plus que doublé, passant de 252 000 (soit 0.8% de l’emploi total) à 586 000 (1,9% de l’emploi total). L’expansion des ZHC s’est poursuivie entre 2013 et 2014.

D’après les statistiques publiées par l’Office for National Statistics fin février 2015, 697 000 personnes étaient employées sous un contrat de ce type au cours du dernier trimestre 2014, soit 2,3% de l’emploi total et un peu plus de 110 000 personnes de plus qu’un an auparavant. L’ONS estime toutefois que 28% de cette croissance résulte d’une moindre sous-déclaration de ces contrats (un peu moins de la moitié de cette augmentation concerne en effet des personnes qui occupaient le même emploi l’année précédente). Ces individus pouvant occuper plusieurs emplois, on comptait 1,8 millions d’employeurs sous ce contrat en août 2014 – contre 1,4 million en janvier de la même année (cette augmentation peut toutefois s’expliquer par des variations saisonnières).

Evolution du nombre de personnes sous contrat zéro heures depuis 2000

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Note : octobre/décembre pour chaque année

Source : ONS, OCDE

Loin de faire l’unanimité au Royaume-Uni, les contrats zéro heure sont au cœur de nombreux débats, en raison de la précarité supposée qu’ils engendreraient sur le marché du travail. La dénonciation de ces contrats n’est pas nouvelle : Tony Blair promettait déjà de les supprimer en 1995.

De fait, ces contrats sont souvent associés à des faibles niveaux de compétences et de rémunérations. Plus de la moitié (53%) des travailleurs en ZHC disposeraient au maximum du GCSE (General Certificate of Secondary Education - équivalent du brevet français). En outre, selon le think tank Resolution Foundation, une personne en ZHC gagnerait en moyenne 236£ par semaine, contre 482£ pour une personne qui bénéficie d’un contrat de travail « standard », soit moitié moins.

Par ailleurs, loin de diminuer avec la reprise comme les autres formes atypiques d’emploi (self employment, temps partiel subi) le recours à ces contrats a augmenté l’année dernière, les 35-64 ans représentant les trois quarts de la croissance de ces contrats, réputés bénéficier d’abord aux étudiants et aux retraités compte tenu de leur flexibilité (17% des titulaires étudient à temps plein, et 6% ont plus de 65 ans). Parmi les titulaires, on compte aussi plus de la moitié (55%) de femmes, qui ne représentent pourtant que 47% de l’ensemble de la population active, et plus d’un tiers de 16-24 ans (12% de la population active).

Reste qu’il convient de se garder d’un certain nombre d’idées reçues sur ces contrats, comme y invitait le Chartered Institute of Personnel and Development (CIPD) dans une étude publiée en novembre 2013 (cf. encadré).
 

Quatre idées reçues derrières les contrats zéro heure

Contrairement aux idées reçues, il s’avère que la plupart des travailleurs en ZHC ne vivent pas leur situation comme un choix contraint. En effet, la majorité des travailleurs en ZHC se dit plutôt satisfaite de bénéficier d’un contrat qui ne leur impose pas un nombre minimum d’heures de travail. Ainsi, 28% des travailleurs en ZHC se déclarent très satisfaits de leur contrat, 19% satisfaits, contre 11% non-satisfaits et 16% pas du tout satisfaits. Le ZHC n’est donc pas forcément perçu comme une tare par les travailleurs ; au contraire, nombreux sont ceux qui y trouvent leur intérêt.

Concernant l’obligation des individus à ne travailler que pour un seul employeur, l’étude du CIPD lève également un mythe. Effectivement, 60% des travailleurs en ZHC déclarent qu’ils sont autorisés à travailler pour un autre employeur lorsque leur employeur principal n’a pas de travail à leur proposer. Seuls 9% déclarent ne pouvoir jamais travailler pour un autre employeur. Par ailleurs, 80% des travailleurs en ZHC affirment n’avoir jamais été pénalisés lorsqu’ils n’étaient pas disponibles pour travailler.

L’une des principales critiques adressées au ZHC est celle de la rémunération. On entend souvent dire que les travailleurs en ZHC sont « sous-payés », parfois même en dessous du salaire minimum. Là encore, 64% des travailleurs en ZHC déclarent que leur salaire horaire est – à peu de choses près – le même que celui d’un employé disposant d’un contrat permanent qui occupe le même poste. Seuls 11% déclarent être payés moins que ces derniers.

Enfin, les ZHC sont souvent montrés du doigt en raison de l’accès réduit aux prestations sociales et au droit du travail qu’ils offrent aux travailleurs. Les détracteurs du ZHC affirment que ce contrat a été créé dans le seul but d’empêcher les travailleurs de percevoir des prestations sociales ou de bénéficier des droits du travail. Sur ce point, l’étude menée par le CIPD apporte des conclusions contrastées. En effet, l’étude révèle qu’il existe un degré élevé d’incertitude chez les travailleurs en ZHC quant aux droits et prestations sociales dont ils bénéficient ou auxquels ils sont éligibles. Ainsi, 18% des individus interrogés pensent pouvoir être la cible de licenciement abusif après deux ans passés avec le même employeur, tandis que 42% n’en savent rien. 61% des travailleurs pensent ne pas être éligibles à l’indemnité de licenciement, alors que 28% n’en savent rien. 16% des travailleurs déclarent être éligibles à l’indemnité parentale, tandis que 57% déclarent ne pas l’être. 46% des travailleurs déclarent bénéficier des congés payés, et la même proportion déclare ne pas en bénéficier. Il semble donc y avoir une grande confusion quant aux droits et prestations auxquels les travailleurs en ZHC peuvent être éligibles, du côté des employeurs comme des employés.

D’une manière générale, l’étude du CIPD suggère que les travailleurs en ZHC ne subissent pas forcément leur situation sur le marché du travail. En effet, les individus en ZHC se déclarent plus satisfaits dans leur travail et plus heureux de l’équilibre de leur vie professionnelle que la moyenne des employés britanniques. Cette étude souligne par ailleurs que les employeurs prennent également un risque en embauchant des travailleurs en ZHC. En effet, ils n’ont aucune garantie que les travailleurs qu’ils embauchent soient disponibles lorsqu’ils en ont besoin. Les contrats de travail standards, qui instaurent une réciprocité d’obligations, ne présentent pas de tels transferts de risque.

Source : Zero-hours contracts: myth and reality, Chartered Institute of Personnel and Development, Novembre 2013

 

Les dernières statistiques dévoilées par l’ONS vont dans le sens de l’étude du CIPD. La plupart des titulaires semblent toutefois satisfaits de leur situation : près de 60% sont sous le même contrat depuis plus d’un an et 66% ne souhaitent pas travailler davantage. Seuls 3% souhaiteraient occuper une activité complémentaire et 10% changer d’emploi pour travailler davantage d’heures (20% travailler davantage d’heures avec le même emploi). Ces deux derniers chiffres sont néanmoins supérieurs à ceux qui prévalent chez les salariés « classiques » : respectivement 2% et 10%.

b) Le self employment

L’emploi indépendant ou pour compte propre (‘self employment’) est en pleine expansion depuis le début des années 2000, sa croissance s’étant particulièrement accélérée depuis 2008. Le nombre d’auto-entrepreneurs a en effet augmenté de 650 000 depuis 2008, et atteint aujourd’hui 4,5 millions. A l’heure actuelle, l’emploi pour compte propre représente un peu moins de 15% de l’emploi total britannique (14,6% en janvier 2015), alors qu’en 1966, il n’en représentait que 6.7%. De ce point de vue, le Royaume-Uni se situe dans la moyenne des pays de l’OCDE (environ 15%), même si la croissance récente de l’emploi indépendant y est plus forte qu’ailleurs .

Au total, les emplois indépendants représentent un peu plus de la moitié (56%) des emplois créés depuis mai 2008, mais cette part décroît si l’on avance le point de comparaison (seulement 15% des emplois créés en 2014).

Créations d’emplois depuis la crise, selon le statut

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Source : Office for National Statistics, Labour Market Statistics, mars 2015

Comment expliquer un tel essor de l’auto-entreprenariat ? Pour certains économistes britanniques, ce statut constituerait le « dernier refuge des désespérés ». David Blanchflower affirme ainsi qu’après une récession économique prolongée, certains chômeurs qui peinent à se réinsérer préfèrent quitter le « statut » de chômeur, pour glisser vers l’auto-entreprenariat, faute de mieux.

Cette affirmation ne résiste toutefois pas à l’analyse. Dans une étude parue dans son Bulletin trimestriel du 1er trimestre 2015 , la Banque d’Angleterre (BoE) montre ainsi que l’essentiel de la croissance de l’emploi indépendant depuis 2010 s’explique par des facteurs de long terme comme le progrès technologique ou l’évolution démographique (le vieillissement de la population active, par exemple, explique environ la moitié de la croissance du nombre de travailleurs indépendants depuis 2004).
 

Les facteurs structurels derrière la croissance de l’emploi indépendant selon la BoE

- La fiscalité et la règlementation : ainsi la décision d’instaurer une franchise d’impôt sur les sociétés de 10 000£, entrée en vigueur en avril 2002, a-t-elle pu renforcer les incitations à se mettre à son compte, comme l’illustre la forte croissance de ce statut en 2003, dans les secteurs de la finance et de l’assurance notamment ;

- Les évolutions technologiques : celles-ci ont entraîné la chute des coûts associés au démarrage d’une activité, comme ceux liés au matériel informatique ou aux frais de publicité. Les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont joué ici un rôle crucial, avec la possibilité d’adresser d’emblée un marché de taille mondiale grâce à internet. Il convient aussi ici de mentionner l’émergence de nouvelles places de marché comme Ebay, Airbnb ou Uber permettant de mettre en relation l’offre et la demande de biens et services ;

- Les évolutions organisationnelles enfin, avec la fragmentation toujours plus poussée des chaînes de valeur et le recours à l’externalisation. Notons ici que cette évolution est renforcée par la précédente, l’émergence de places de marché digitales permettant d’envisager l’externalisation de « micro-tâches » en levant l’obstacle des coûts de transaction, », comme l’illustre le développement de plateformes comme TaskRabbit.

- Enfin les préférences individuelles jouent aussi, avec une plus grande aspiration à l’autonomie et/ou de flexibilité dans la durée de travail. Ces préférences peuvent être influencées par les évolutions démographiques, l’emploi indépendant pouvant apparaître plus attractif pour les seniors que pour les jeunes, ou par la progression de l’activité féminine, l’emploi indépendant répondant alors à un souci d’équilibre entre vie familiale et vie professionnelle et à une recherche de flexibilité horaire – ces deux éléments étant parmi ceux qui ressortent le plus des enquêtes menées auprès des femmes qui se mettent à leur compte.

 

Si la récession a pu conduire certains salariés à se mettre à leur compte, l’idée selon laquelle elle constituerait le principal facteur de la croissance de l’emploi indépendant n’est pas étayée par les faits. Si l’on distingue les différents secteurs de l’économie, il n’existe pas en effet de corrélation entre des pertes d’emplois et une croissance ultérieure de l’emploi indépendant. Par ailleurs, seule une petite minorité de travailleurs indépendants est à la recherche d’un emploi salarié. Quant à la prévalence de la sous-activité chez certains travailleurs indépendants, elle n’est pas plus grande que parmi les salariés.

L’analyse de la Banque d’Angleterre vient corroborer les enquêtes menées par la Royal Society of Arts (1) ou la Resolution Foundation (2) en 2014. Dans une étude parue en mai 2014 , la seconde montrait ainsi que même si le nombre de travailleurs indépendants par nécessité avait pu légèrement croître à la faveur de la crise (27% en 2014 contre 10% 5 ans auparavant), 73% des individus sont devenus auto-entrepreneurs par choix personnel, et non par obligation.

Par ailleurs, de nombreux individus déjà en emploi adoptent le statut d’auto-entrepreneur. Ces derniers cumulent alors le statut de salarié et d’auto-entrepreneurs. Le développement de cette pratique permet également d’expliquer la hausse du nombre d’auto-entrepreneurs.

En termes de quantité de travail, les travailleurs indépendants travaillent 1,3 heure de plus par semaine que les salariés ; leur revenu a chuté toutefois davantage que ces derniers : il était ainsi inférieur de 7% en 2012 à celui de 2008. Entre ici en jeu toutefois des effets de composition : la croissance récente de l’emploi indépendant est concentrée sur des individus à faibles revenus (la proportion de ceux gagnant entre 5 000£ et 7 500£ a ainsi augmenté depuis 2008) – mais pas nécessairement à faible qualification, comme nous le montrons plus loin.
 

2. Evolution des qualifications et polarisation de l’emploi

Du côté des qualifications, certains travaux ont aussi pu donner cette impression d'une croissance de l'emploi tirée par les petits boulots comme l’illustre une étude de l’Université d’Oxford et du SKOPE parue fin 2014 (3). Selon cette étude, qui analyse la période 1996-2008, si le Royaume-Uni a connu une évolution de l’emploi « en sablier », comme la plupart des autres économies européennes – croissance de la part de l’emploi très qualifié et peu qualifié, réduction de celle des emplois de qualification moyenne – l’économie s’y serait davantage déplacée vers les emplois peu qualifiés.

L’auteur estime ainsi que pour 10 emplois de qualification moyenne disparus au Royaume-Uni entre 1996 et 2008, on aurait environ 4,5 emplois très qualifiés et 5,5 emplois peu qualifiés supplémentaires. Ces chiffres seraient respectivement de huit et deux pour l’Irlande, et de sept et trois pour la France et l’Allemagne. L’une des explications de cette situation tiendrait au faible coût lié à la création d’emplois peu qualifiés au Royaume-Uni, du faut de la flexibilité du droit du travail et du faible niveau du salaire minimum.

Outre le fait qu’elle porte sur la période qui précède la crise, les limites de cette étude tiennent aux définitions des niveaux de qualification distinguant les trois types d’emploi, susceptibles à différentes interprétations. Comme le rappelle aussi le Financial Times, d’autres études portant non pas sur le niveau de qualification mais sur celui des rémunérations relativisent en partie cet effet sablier.

Dans une étude parue en février 2015 (4), et à partir d’une classification des compétences différente, la Commission britannique pour l'emploi et les compétences (UKCES) montre au contraire qu’entre 2006 et 2013, le Royaume-Uni aurait créé davantage d’emplois qualifiés (+2,2 millions) que n’importe quel autre pays de l’Union Européenne (+5,1 millions au total). La dynamique de création d’emplois n’aurait pas fondamentalement changé depuis la crise, l’emploi qualifié contribuant en majorité à cette dernière depuis le milieu des années 1990.

Le graphique ci-dessous reprend la méthodologie utilisée par l’UKCES tout en l’actualisant sur la période qui s’étend entre décembre 2007 et décembre 2014.

Au total, sur la période, on a du côté des créations 1,2 millions d’emplois à forte qualification et 0,4 million d’emplois peu qualifiés dans les services ; du côté des destructions, 0,3 million d’emplois de qualification intermédiaire et 0,1 million d’emplois peu qualifiés dans les activités intensives en main d’œuvre.

Evolution de l’emploi par statut et qualification entre décembre 2007 et décembre 2014 (en milliers)

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Source : Office for National Statistics – analyse de l’Institut de l’entreprise

Note méthodologique :

- ‘high skill’ = ‘managers and senior officials’, ‘professionals’, ‘associate professionals and technicians’

- ‘middle skill’ = ‘administrative and secretarial’, ‘skilled trades’

- ‘service intensive’ = ‘care, leisure and other service’, ‘sales and customer service’

- ‘labour intensive’ : ‘process, plant and machine operatives, and elementary occupations’

Cette analyse renforce au passage les commentaires qui précèdent sur l’emploi pour compte-propre. Contrairement à ce que certains préfèrent croire, les nouveaux auto-employés ne sont pas nécessairement des individus issus de « petits boulots » à la recherche de meilleures perspectives d’emploi. Bien que l’auto-entreprenariat ait fortement augmenté dans les professions relativement peu qualifiées (vente, professions élémentaires etc…), la Labour Force Survey montre que la plus forte hausse du travail indépendant depuis 2008 s’est produite dans les professions libérales, l’un des groupes du marché du travail où l’on trouve le plus de travailleurs qualifiés.

Dans ses travaux sur le sujet La Royal Society of Arts dresse le même constat : la plus forte hausse d'auto-employés depuis 2008 est constatée parmi les travailleurs les mieux formés. Beaucoup de « self-employed » de la dernière vague pourraient donc bien privilégier ce statut pour sa souplesse même s'ils perdent en sécurité.

 

Conclusion

L’amélioration de la situation sur le marché du travail britannique depuis 2010 est une réalité indéniable : tous les indicateurs (taux d’emploi, taux de chômage, taux d’activité) sont aujourd’hui au vert, et le pays s’oriente comme l’Allemagne vers le plein emploi.

Comme c’était le cas hier avec la dénonciation des « mini jobs », le réflexe naturel des observateurs français devant cette réalité consiste à pointer la « précarité » des emplois créés au Royaume-Uni pour s’exonérer de toute réflexion sur ce qui a rendu possible ce retour au plein emploi.

L’analyse objective des faits infirme toutefois l’idée selon laquelle le « miracle » de l’emploi britannique ne serait qu’un mirage :

- Si l’augmentation du nombre de contrats zéro-heure constitue bien une réalité indéniable, qu’il est tentant de rapprocher de la diminution parallèle du chômage (+1,6% des actifs occupés d’un côté entre décembre 2009 et décembre 2014, contre -2,1% de l’autre), il convient d’ajouter que sur la même période, 1,8 millions d’emplois ont été créés, dont 1,2 million d’emplois salariés. Ainsi, l’augmentation des contrats zéro-heure (+0,5 million) n’expliquerait-elle sur cette même période quau maximum 28,3% de la croissance de l’emploi total et 43% de la croissance de l’emploi salarié. En réalité, ces proportions sont très certainement inférieures compte tenu du fait qu’une partie importante de l’augmentation du nombre de personnes sous contrat zéro-heure relève d’un phénomène de sous-déclaration antérieure, et qu’une proportion non négligeable des titulaires d’un contrat zéro heure utilise ce dernier pour une activité complémentaire;

- Si les emplois indépendants représentent un peu plus de la moitié (56%) des emplois créés depuis mai 2008 (pic de l’emploi avant la crise), cette part passe à 15% seulement des emplois créés en 2014. Sur la période la plus récente, l’essentiel des créations d’emplois concerne en effet des emplois salariés à temps plein. En pourcentage de la population active, si le nombre de travailleurs à temps partiel a légèrement augmenté depuis mai 2008 (25,3% vs. 26,8% en janvier 2015), il a légèrement diminué depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement de coalition (-0,1%). Surtout, une analyse récente d’Eurostat (5) montre que la proportion de travailleurs à temps partiel en situation de sous-emploi (par rapport au total des travailleurs à temps partiel) se situe au niveau de celui de la moyenne de l’Union Européenne (respectivement, 22,4% et 22,2%, contre 32,1% pour la France)

- En réalité, le véritable enjeu autour des emplois atypiques est de trois ordres : le premier consiste à déterminer dans quelle mesure celui-ci est subi. Qu’il s’agisse de l’emploi indépendant comme des contrats zéro heure ou du temps partiel, ces formes atypiques d’emploi sont le résultat d’un choix dans au moins deux cas sur trois. En particulier, les ZHC peuvent constituer des « extras » pour les individus qui disposent déjà d’un emploi et qui cherchent un salaire d’appoint pour arrondir leurs fins de mois difficiles. Les ZHC représentent par ailleurs une bonne opportunité pour certains groupes de personnes qui n’ont pas la possibilité de travailler à des horaires réguliers et offrent de l’expérience aux jeunes en études ou qui débutent dans la vie professionnelle. Dans le cas contraire, le second enjeu consiste à déterminer si ces formes atypiques d’emploi constituent une forme de tremplin pour leur bénéficiaire. A ce stade, les données sont encore trop lacunaires pour les contrats zéro-heure pour en tirer ici de véritables conclusions ; on peut néanmoins considérer que pour les personnes les plus éloignées de l’emploi, ces contrats constituaient la seule alternative de retrouver le monde du travail. Enfin, le dernier enjeu réside dans le type de qualifications associées à ces emplois. Si les contrats zéro-heure occupent une place importante dans les métiers de services peu qualifiés – environ 10% des emplois dans l’hôtellerie-restauration – l’analyse des créations d’emploi depuis la crise semble peu compatible avec l’idée d’une explosion des « petits boulots » au Royaume-Uni : l’essentiel des nouveaux emplois sont en effet qualifiés ou très qualifiés.

 

Notes

(1) Salvation in a start-up? The origins and nature of the self employment boom, Benedict Dellott, Royal Society of Arts, mai 2014

et Boosting the living standards of the self employed, Benedict Dellott et Howard Reed, Royal Society of Arts, mars 2015

(2) Just the Job or a Working Compromise? The changing nature of self-employment, Conor D’Arcy et Laura Gardiner, Resolution Foundation, mai 2014

(3) Etude d’Oxford/ Centre on Skills, Knowledge and Organisational Performance : “Why is the Decline of Routine Jobs Across Europe so Uneven?”, Craig Holmes, Oxford University and SKOPE, SKOPE issue paper 33, novembre 2014

(4) Growth Through People: evidence and analysis, UK Commission for Employment and Skills, février 2015

(5) Enquête sur les forces de travail 2014 . La même étude montre que le Royaume-Uni compte au total 1,8 million de travailleurs à temps partiels âgés à temps partiel âgés de 15 à 74 ans en situation de sous-emploi, plaçant ce dernier au premier rang de l’Union européenne, devant l’Allemagne. En % de l’emploi total, toutefois, le Royaume-Uni se place devant la France (5,9% vs. 6,1%).