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Quelle industrie ?

Dans l'éditorial général de ce numéro de Sociétal, nous dénonçons une fois de plus le protectionnisme, ce protectionnisme qui risque d'emporter l'économie mondiale vers le gaspillage et la croissance ralentie. Or, le discours protectionniste, outre la dénonciation caricaturale de la duplicité des pays émergents que nous y soulignons, se conforte dans un appel à la réindustrialisation.

Déjà, à la fin du XIXe siècle, le protectionnisme se nourrissait d'un appel à un retour. À l'époque, il s'agissait de revenir vers l'agriculture, présentée comme le secteur d'excellence de l'économie française. C'était le moment des « tarifs Méline » dont l'objectif affiché était la « renaissance » de l'agriculture et, grâce à elle, de la force non seulement économique, mais aussi morale et politique du pays.

Culte du passé

Aujourd'hui, l'ambiguïté des propos sur la réindustrialisation vient de ce que l'industrie, souvent perçue comme susceptible de faire renaître notre économie, est l'industrie d'hier. Il s'agit moins de penser l'avenir que d'exprimer un culte du passé. Il s'agit moins d'envisager l'installation de nouveaux types de production que d'imaginer le retour des industries du passé désormais puissantes dans les pays émergents. Des mines d'Anzin à la sidérurgie lorraine, en passant par le textile du Roannais, une partie de nos dirigeants cultive la nostalgie de l'industrie d'autrefois et semble attendre son retour. On parle de relocalisation et, pour en être le vecteur, on l'imagine nourrie par une nouvelle et forte « politique industrielle ».

Le but de ce dossier est d'essayer de voir les vrais enjeux de ce que pourrait être ou devrait être une nouvelle dynamique industrielle française et européenne. Car soyons clair : la politique industrielle d'aujourd'hui s'écrit trop souvent au passé avec une encre protectionniste. Si la « destruction créatrice » de Schumpeter est devenue un mot courant du vocabulaire des débats économiques, on peut néanmoins constater qu'on n'en tire pas vraiment toutes les conséquences. La faiblesse industrielle de la France, et dans ce dossier tant l'article de Thierry Weil que celui de Laurent Daniel reviennent là-dessus, est avant tout une faiblesse d'adaptation à l'évolution de la demande mondiale. Parler de réindustrialisation ne veut rien dire si on n'accepte pas de prendre comme point de vue celui d'une insertion permanente dans la mondialisation. Le renouvellement « schumpétérien » de notre tissu productif doit tirer notre croissance en faisant émerger de nouvelles productions, loin de la perpétuation vaine de productions obsolètes.

Préparer l'avenir

Bien évidemment, beaucoup sont prêts à se rallier à cette assertion et à affirmer prétendre préférer l'avenir aux industries du passé. Mais ce ralliement relève souvent de l'incantation car l'avenir si souvent brandi n'est écrit nulle part. Patrick Artus le rappelle dans l'entretien qu'il nous a accordé : on invoque de façon quasi religieuse la R&D et les dépenses d'éducation, mais la France en la matière n'a rien à se reprocher ; ce qui ne l'empêche pas malgré tout de décrocher sur le plan industriel par rapport aux États-Unis, à l'Allemagne ou à l'Italie. L'innovation est une bonne chose, mais le mot reste bien souvent un élément de discours sans consistance. La France doit aller au-delà et retrouver la logique des avantages comparatifs de Ricardo, c'est-à-dire assumer ses qualités pour mieux les valoriser. Claude Riveline le rappelle : il n'est pas infamant de produire et de vendre fort cher des biens de luxe comme de la dentelle d'Alençon. Une vision où la puissance et la richesse d'un pays se mesure en tonnes d'acier et en automobiles produites a quelque chose de vaguement soviétique et de profondément vain.

Isabelle Bourgeois le souligne d'ailleurs à partir du cas allemand si souvent mis en avant : l'économie d'un pays traduit aussi sa culture, ses valeurs, le type de relations sociales que l'on y trouve, l'inventivité de sa population et ses goûts traditionnels. L'Allemagne a construit sa force industrielle sur un réseau devenu célébrissime de PME dont la caractéristique est de fonctionner selon une organisation qui reproduit les valeurs démocratiques qui ont permis à ce pays de tourner la sinistre page des années 1930-1940.

Redécouvrir Chaptal

Le mot « industrie » a eu des acceptions diverses dans l'histoire. Au XVIIIe siècle, il couvrait les activités qui n'étaient pas agricoles, avec tout le flou que cela pouvait représenter. En 1801, a été créée une Société d'encouragement pour l'industrie nationale. Son président était le ministre de l'Intérieur, le savant Jean Antoine Chaptal. La société avait alors comme membres tout ce que la France de l'époque comptait de savants, d'hommes politiques et de responsables économiques. Revenant en 1817 – dans son livre De l'industrie française – sur le choix du mot industrie, Chaptal expliquait qu'il fallait dépasser la notion trop restrictive de manufacture qui évoquait un travail exclusivement manuel et ne pas se perdre dans celle de commerce qui signifiait production et lui paraissait trop vaste.

L'industrie pour Chaptal est ce mélange de progrès technique, de travail minutieux et d'inventivité commerciale qui permet à la société de disposer de plus en plus d'objets lui facilitant la vie. À nous de trouver ce qui rendra notre vie de demain plus facile, sachant qu'il y a à la surface de la planète un nombre considérable de gens qui aspirent à une vie meilleure et que cette aspiration fournira, si nous nous montrons réactifs, nos emplois et notre croissance futurs.